Chapitre 1 : Le Début
Le GPS indiquait le 14 de la rue des Lilas. Estelle gara sa Clio grise le long du trottoir, coupa le moteur et tira le frein à main. Elle jeta un coup d'œil dans le rétroviseur intérieur, replaçant une mèche de ses cheveux châtains derrière l'oreille. Elle portait son jean slim noir habituel, serré aux cuisses, ses bottines en cuir à petits talons, et un t-shirt blanc basique sous sa veste en jean boutonnée jusqu'au milieu de la poitrine.
Sur le siège passager reposaient les deux paquets. Le grand rectangle plat enveloppé de papier kraft marron – une toile abstraite dénichée dans une brocante – et le petit sachet en carton rouge brillant. Elle attrapa le sachet par les anses en cordon, glissa ses doigts sous le papier de soie pour vérifier que la blague y était toujours. Le bout de tissu rouge, un string en ficelle à peine plus grand qu'un timbre-poste, était bien là. Elle sourit tout en sortant de la voiture, récupérant la grande toile sous son bras gauche.
Vingt ans. La dernière fois qu'elle avait vu Marc, il avait quatorze ans, des lunettes trop grandes pour son visage émacié, une toux chronique et une fâcheuse tendance à se cacher derrière leurs parents. Elle s'attendait à retrouver le même modèle, un peu plus vieux, sûrement un peu chauve ou voûté par les heures passées devant un ordinateur.
Le hall d'entrée était propre, carrelé de blanc. Troisième étage, sans ascenseur. Estelle monta les marches d'un pas régulier, le carton de la toile frottant légèrement contre la rampe en fer forgé. Devant la porte 3B, elle s'arrêta, posa le grand cadre contre le mur, réajusta sa veste en jean et appuya sur le bouton de la sonnette.
Un bruit de pas lourds résonna derrière le bois. La serrure tourna.
La porte s'ouvrit sur un homme. Grand. Très grand. Il devait mesurer au moins un mètre quatre-vingt-dix. Ses épaules larges barraient presque tout l'encadrement de l'entrée. Il portait un t-shirt gris chiné à manches courtes, ajusté sur des bras épais et dessinés, et un jean brut foncé qui tombait sur des baskets en toile noire sans lacets. Ses cheveux sombres étaient coupés court, et une barbe de trois jours bien taillée soulignait une mâchoire carrée.
— Estelle ? dit-il.
La voix était grave, posée, bien loin de la voix de fausset dont elle se rappelait.
— Marc ?
Il sourit, dévoilant des dents alignées.
— Ouais. C'est moi. Entre.
Il s'écarta pour lui laisser le passage. Estelle ramassa sa toile et franchit le seuil. Elle dut lever la tête pour le regarder dans les yeux lorsqu'il referma la porte derrière elle.
— Putain, t'as grandi, lança-t-elle sans réfléchir.
Marc laissa échapper un rire bref.
— On peut dire ça. Vingt ans, ça laisse le temps de pousser. Donne, je te débarrasse.
Il tendit la main vers le grand paquet en kraft. Ses doigts étaient longs, ses ongles propres. Ses bras laissaient apparaître quelques veines saillantes sous la peau mate. Estelle lui tendit le cadre, mais garda le petit sachet rouge derrière son dos.
— C'est un tableau, expliqua-t-elle en enlevant sa veste en jean.
Sous sa veste, son t-shirt blanc moulait sa poitrine. Elle posa la veste sur le dossier d'une l'entrée. Marc posa délicatement le grand paquet contre le buffet du couloir.
— Un tableau ? Sympa. Merci. Viens, installe-toi dans le salon.
L'appartement était un espace ouvert, lumineux, avec un parquet d'origine poncé et verni. Un grand canapé en cuir marron occupait le centre de la pièce, face à une table basse en chêne massif. Au fond, une cuisine américaine avec un plan de travail en ardoise noire était parfaitement rangée. Une bouteille de vin rouge débouchée et deux verres attendaient sur le comptoir.
— Tu veux boire quelque chose ? Une bière ? Du vin ? demanda Marc en se dirigeant vers la cuisine.
— Un verre de rouge, volontiers, répondit Estelle en s'asseyant sur le bord du canapé.
Elle croisa les jambes, son jean slim se tendant sur ses genoux. Elle posa le petit sac rouge sur la table basse, bien en évidence.
Marc revint avec deux verres à moitié pleins. Il lui en tendit un, leurs doigts se frôlant une fraction de seconde au passage du verre. Le contact était tiède. Il s'assit sur le fauteuil en face d'elle, posant ses coudes sur ses genoux, son t-shirt tendu sur son dos large.
— Alors, le voyage ? Pas trop de bouchons ?
— Ça a été. Deux heures de route, c'est rapide. C'est surtout de trouver une place ici qui est galère.
— Ouais, le quartier est blindé. Mais t'es là, c'est le principal.
Ils burent une gorgée. Le vin était bon, légèrement boisé.
— Tu as vraiment changé, Marc. Je m'attendais à... enfin, tu te souviens de comment tu étais ?
Marc sourit, l'air amusé.
— Le gamin asthmatique de cinquante kilos tout mouillé ? Oui, je m'en rappelle. J'ai commencé le rameur et la muscu à la fac. Ça reconstruit un homme. Et toi ? T'as pas changé d'un poil. Toujours la même tête.
— Merci, je le prends comment ?
— Bien. T'es jolie. Comme avant, mais en plus affirmée.
Le ton était neutre, amical, sans sous-entendu. Une simple constatation fraternelle.
Estelle désigna la table basse du menton.
— J'ai apporté deux cadeaux. Le grand là-bas, c'est pour ton salon, si ça va avec ta déco. Et celui-là...
Elle tapota le sachet rouge.
— Celui-là, c'est un bonus. Une sorte de clin d'œil à nos jeunes années.
Marc posa son verre sur la table basse, se pencha en avant. Ses épaules se rapprochèrent d'elle. Il attrapa d'abord le grand paquet contre le mur, déchira proprement le papier kraft. La toile apparut : des formes géométriques bleues et grises sur fond blanc.
— Franchement, j'adore, dit-il en la tournant dans tous les sens. Ça va aller pile sur le mur au-dessus du canapé. Merci, Estelle.
— De rien. Ouvre l'autre maintenant.
Marc posa le tableau contre le canapé et prit le sachet rouge. Il y glissa sa grande main, retirant le papier de soie blanc qui protégeait le contenu. Ses doigts en sortirent le minuscule morceau de tissu rouge. Le string ficelle pendait entre son pouce et son index, ridicule par sa taille comparée à la largeur de sa main.
Il fronça les sourcils, puis un large sourire étira ses lèvres. Il regarda le bout de tissu, puis Estelle.
— C'est... minimaliste, dit-il d'une voix basse, amusée.
— C'était pour me foutre de toi, admit Estelle en riant. Je me souvenais de toi tout mince, je me disais que ça t'irait comme un gant pour tes séances de bronzage sur ton balcon. Mais vu la taille de tes cuisses maintenant, je crois que ça va bloquer au niveau des genoux.
Marc déplia le string en tirant sur les élastiques fins. Le tissu rouge se tendit.
— Tu crois ? Pourtant, c'est extensible.
Il se leva, tenant toujours le string à la main. Il mesura la largeur de l'élastique par rapport à son propre bassin. Son jean brut restait parfaitement boutonné, maintenant une silhouette athlétique.
— Je ne suis pas sûr que ce soit ma taille, en effet, dit-il en faisant tourner le tissu autour de son index. Mais c'est l'intention qui compte. Je devrais peut-être l'essayer pour vérifier ?
Il y avait une pointe de provocation amicale dans sa voix. Estelle le regarda, appuyée contre le dossier du canapé. Elle laissa échapper un éclat de rire, secouant la tête.
— Je t'en prie, fais-toi plaisir. Si tu arrives à passer une seule jambe là-dedans sans le déchirer, je te paie le resto ce soir.
Marc posa le string rouge sur le dossier du fauteuil, bien visible, juste à côté de son verre de vin.
— Je garde le défi de côté, répondit-il avec un clin d'œil. Pour l'instant, on va plutôt s'occuper de manger. J'ai préparé un truc simple. Des pâtes fraîches avec une sauce maison. Ça te va ?
— Parfait. Je meurs de faim. Je peux t'aider ?
— Tu peux apporter les verres et la bouteille.
Marc se dirigea vers la cuisine. Estelle se leva du canapé. Ses bottines claquèrent doucement sur le parquet. Elle prit les deux verres de vin et la bouteille par le goulot, puis le rejoignit derrière le comptoir en ardoise.
La cuisine était fonctionnelle. Marc avait déjà mis une grande casserole d'eau à chauffer sur les plaques à induction. Il attrapa une planche à découper en bois et un grand couteau de cuisine. Il commença à émincer des champignons de Paris avec une régularité impressionnante. Ses mouvements étaient précis, calmes.
Estelle s'appuya contre le bord du comptoir, observant ses gestes.
— Tu as appris à cuisiner aussi ? En plus du rameur ?
— Obligé quand on vit seul, dit-il sans quitter ses légumes des yeux. Les plats préparés, ça va un moment, mais c'est pas top pour la forme. Et puis, j'aime bien ça. Ça détend après le boulot.
— Tu es toujours dans la conception de logiciels ?
— Ouais. Lead dev pour une boîte de logistique. Et toi, toujours dans l'événementiel ?
— Oui. Ça bouge beaucoup. Pas mal de déplacements, de soirées, de rencontres. C'est crevant mais je ne m'ennuie pas.
Marc utilisa la lame du couteau pour glisser les champignons coupés dans une poêle où chauffait déjà un filet d'huile d'olive. Un grésillement immédiat s'éleva, propageant une odeur d'ail et de légumes saisis.
— Et côté vie perso ? demanda-t-il en remuant la poêle d'un geste sec du poignet. Toujours aussi instable ?
Estelle sourit, pas le moins du monde vexée.
— "Légère", c'est le mot que j'utilise. J'aime ma liberté, Marc. Pas de compte à rendre, pas de chaussettes qui traînent. Je vois qui je veux, quand je veux. Et toi ? Toujours célibataire ?
Marc arrêta son geste un instant, la spatule en bois suspendue au-dessus de la poêle. Il se tourna vers elle, appuyant son bassin contre le rebord du plan de travail. Son t-shirt gris se tendit légèrement sur ses pectoraux.
— Célibataire, oui. Depuis un an. La routine a eu raison du reste. Maintenant, je prends mon temps.
Il plongea ses yeux sombres dans les siens. Il y avait une assurance tranquille chez lui qui contrastait totalement avec le souvenir qu'elle avait gardé. L'atmosphère dans la cuisine était chaleureuse, empreinte de la complicité retrouvée de deux adultes qui s'étaient perdus de vue mais partageaient le même sang et les mêmes souvenirs d'enfance.
L'eau de la casserole commença à bouillir à gros bouillons. Marc se retourna pour y jeter une poignée de gros sel, puis y plongea les pâtes fraîches.
— Bon, ça va être prêt dans trois minutes, dit-il. On s'installe à table ?
— Je dresse ? demanda Estelle.
— Les assiettes sont dans le placard juste derrière toi. Les couverts dans le tiroir du haut.
Estelle pivota. Elle ouvrit le placard en hauteur. Les assiettes en céramique noire étaient empilées sur l'étagère du milieu. Elle dut se hisser légèrement sur la pointe des pieds, étirant son t-shirt blanc qui se souleva de quelques centimètres, dévoilant une bande de peau fine au-dessus de la ceinture de son jean slim. Elle sentit le regard de Marc dans son dos, mais lorsqu'elle se retourna avec deux assiettes plates dans les mains, il était concentré sur sa poêle, touillant la sauce d'un geste régulier.
Elle posa les assiettes sur la table en bois brut qui séparait le salon de la cuisine, puis retourna chercher les fourchettes et les couteaux.
— Voilà, tout est prêt, dit-elle en plaçant les couverts de chaque côté des assiettes.
Marc coupa le feu sous la casserole, égoutta les pâtes à l'aide d'une passoire en inox, puis les mélangea directement dans la poêle avec la sauce aux champignons. Il servit des portions généreuses dans chaque assiette.
Ils s'assirent l'un en face de l'autre. La lumière du début de soirée déclinait à l'extérieur, projetant des lueurs orangées à travers la grande baie vitrée du salon.
— Bon appétit, dit Marc en levant son verre de vin.
— Bon appétit. À nos retrouvailles.
Leurs verres s'entrechoquèrent avec un tintement cristallin. Ils commencèrent à manger en silence pendant quelques instants, appréciant le repas.
— C'est délicieux, Marc. Vraiment.
— Merci. Recette simple, mais efficace